A
propos de l'oralité en poésie

Tout vrai poète est en quête de quelque chose
d'innomé dont l'intelligibilité demeurera toujours problématique. Le
principe d'incertitude s'applique aussi et surtout à la poésie. il n'y
a poésie que lorsque le poète se trouve dans l'obligation d'inventer
un langage pour évoquer une terre invisible dont il a la prescience
et cela parce que le langage quotidien ne lui permet pas d'en trahir
les secrets qu'il est allé pêcher dans les profondeurs de sa conscience.
Pour traquer l'inconnu, le poète se doit de ruser avec lui ; il a recours
à l'analogie et à la métaphore dont l'usage, selon Barthes, distinguait
"l'écrivant" de l'écrivain. "L'Alchimie du verbe" peut être aussi le
détournement des mots de leur sens courant : il faut faire dire aux
mots autre chose que ce qu'ils disent d'habitude.On peut aussi penser
avec René Char que les poètes savent "faire surgir les mots qui savent
de nous ce que nous ignorons d'eux". Le lecteur de poésie participe
à cette descente dans les eaux profondes de l'inexploré. Quand Rimbaud
dit : "ça veut dire ce que ça veut dire, littéralement et dans tous
les sens", il veut dire que le sens d'un poème peut échapper à son auteur,
que le lecteur peut y découvrir des vérités qui n'étaient pas dans les
intentions du poète. Quand le poème "donne à voir", comme le souhaitait
Eluard, il détient une pluralité de sens. Par ailleurs, Reverdy écrit
que: "la poésie est exclusivement aux poètes qui écrivent pour eux seuls,
et quelques hommes doués d'un sens que les autres n'ont pas". Cette
réflexion peut paraître élitaire ou relever de la misanthropie ; Brecht
sûrement l'aurait combattue, mais il est vrai que l'univers du poète
est profondément solitaire, quand bien même Rimbaud et les surréalistes,
pour ne citer qu'eux, ont voulu faire de la poésie un instrument de
révolution sociale. C'est là que la transmission orale du poème par
le comédien peut être une passerelle entre la solitude du poète et chacun
de nous. De plus, la lecture silencieuse de la poésie n'a jamais été
la seule règle. La poésie se lisait à haute voix dans les salons et
se chantait dans les rues. De nos jours, l'oralité de la poésie participe
à sa diffusion. Les représentations poétiques touchent un public de
plus en plus grand qui découvre ou redécouvre la Poésie, et du coup
le chemin des livres. Pour cela, il faut que le comédien ait défini
pour lui-même les différents sens cachés du poème, mais sans jamais
vouloir les imposer à l'auditeur. Il faut essayer et faire en sorte
que, pendant le temps de la représentation, le poème devienne la propriété
de tous, et que le poète ne soit plus seulement "le roi de ses pensées",
mais qu'il règne sur l'assemblée entière. Pour que le comédien soit
véritablement un passeur, et non seulement un diseur, ou un "bien disant",
comme on dit péjorativement, il faut qu'il ait envie de nous faire partager,
comme on partage un secret, le plaisir qu'il a éprouvé en découvrant
le poème, même si cette découverte est ancienne. Cela suppose que le
comédien ne devrait dire que les poètes occupant une place privilégiée
dans son esprit. Il faut qu'il sache nous transmettre son émerveillement,
que sa voix et sa diction s'ouvrent ' sur un paysage de mots d'où s'élève
un chant, avec son rythme, ses couleurs, ses silences, que ce paysage
soit le lieu du poème où l'auditeur pourra se promener en toute liberté,
choisissant lui même ses chemins, quitte à lui même les tracer... quitte
aussi à s'y perdre.
Laurent Terzieff