La poésie fait parole de ce qui, avant elle, ne l'était
pas, et qui par elle le devient.
Parole de ce qui avant elle et sans elle, ne saurait être dit.
Elle constitue une ouverture vers cette face invisible du monde qui
existe en dehors de nos représentations, et qui nous relie à
tout et à tous, qui réconcilie toute chose, même
les contraires, jusqu'à nous faire entendre le silence des mots,
jusqu'à réconcilier nos rêves de la nuit et le rêve
éveillé de nos journées. En visitant le monde à
l'intérieur de chacun de nous, elle abolit la coupure originelle
entre l'objet perçu et la conscience qui perçoit.
II
en découle que traduire de la poésie, c'est prendre le
pari de mettre en mots ce qui relève de l'indicible.
Pour y parvenir, il ne faut pas, semble-t-il, chercher à tout
prix les ressemblances ou équivalences existant entre deux langues,
mais, au contraire, creuser un sillon dans la langue d'accueil, l'irriguer
d'un sang nouveau, exalter la différence de ce verbe qui vient
d'ailleurs. C'est - pour parler le langage de la photographie - réaliser
le négatif de l'oeuvre originale.
C'est ce qu'ont merveilleusement réussi, à mon sens, Guillevic
avec les grands poètes allemands, Maurice Betz avec Rilke, Nerval
avec notamment Henri Heine, Baudelaire avec Poe, pour ne citer que ceux
qui sont présentés ici.
Ils ont su retrouver la pureté originelle du mot, son sens primitif
qui, au delà du signe devient le regard unique et neuf qui dissipe
les brumes de l'habitude, et rend à tout objet visible sa pureté
essentielle. Dans mon travail, en grande partie solitaire, il m'est
souvent venu à l'esprit cette exhortation de Saint Benoît:
"Soyons présents à la psalmodie, de telle façon
que notre homme intérieur s'accorde avec notre voix."
Laurent Terzieff