Schisgal ne sombre pas dans ce que le conflit de génération a de convenu. Ici le désarroi des aînés désespère ceux pour qui ils représentent aussi "un modèle" sinon un idéal. "tout ce que nous espérons, c'est de n être pas trop désespéré" déclare 1' un deux.


Schisgal pose les bonnes questions, celles qui évidemment n'ont pas de réponses : comment s'adapter au changement et ne pas ressentir la mutation comme la négation de ce que nous sommes, ou avons été? Comment ne pas considérer chaque nouvel événement comme le rappel d'un cas précédent? Comment s'abstenir de ressasser une solidarité inconditionnelle avec sa jeunesse? Comment ne pas considérer son passé sans se sentir dépassé? Comment ne pas reprocher à la nouvelle génération d'avoir renoncé à son émancipation, à sa modernité? etc...


Le piège, c'est de garder la conviction que, bien qu'on ait changé, on est immuable et de justifier cette assurance en évoquant ses souvenirs.


Pour un artiste, toute réflexion sur le temps débouche sur une certaine panique métaphysique. Le présent étant du passé en train de se faire, le passé, un ancien futur qui n'a pas tenu ses promesses, le rêve éveillé ne sera jamais le rêve réalisé, et les rêves de la nuit ne rejoindront jamais ceux du jour.


Il ne reste plus aux artistes qu'à se rallier douloureusement a cette pensée d'Héraclite : "Le temps c'est comme l'eau du fleuve, c'est toujours la même eau et ce n'est jamais la même eau." A laquelle répond Brecht qui dit : "Jamais, ce qui s'écoule, pas une seule goutte, ne remonte à sa source, et de conclure avec Sartre: "chaque époque a eu son goût, qu'elle a goûté seule".

Laurent Terzieff

à mon avis

Laurent Terzieff a mis en scène ces deux courtes pièces de Murray Schisgal, habilement recomposées en une seule par Pascale de Boysson, comme un poème sur le désarroi face au temps et aux espoirs déçus.

La violence du propos est partout, dans les corps nus des modèles crûment offerts, le mutisme obstiné de l'un deux, les déambulations pathétiques et hasardeuses du peintre Terzieff se cognant à un mur d'incompréhension, les sanglots de Francine Walter pleurant une vie qu'elle croit gâchée jusqu'à l'extraordinaire beauté de la scène finale.

L'ovation qui est faite chaque soir par les spectateurs en dit long sur l'émotion que suscite ce spectacle.

Christian Dumont

Pascale de Boysson, adaptatrice du "Regard"
Moi, Bertolt Brecht, précédent spectacle de la Cie Laurent Terzieff

 

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